Contardo Calligaris : organisation « hors-crise »

Figures de structures fondamentales

Contardo Calligaris, psychanalyste contemporain, tient un discours clair, accessible et pertinent, que je vais présenter en scannant et copiant quelques extraits choisis du livre dans lequel il les développe.

« Le sujet psychotique circulera dans une figure ouverte, non orientée, aucun point ne décidant de la valeur des autres. »

Trois structures fondamentales sont observées en psychanalyse : celle de la névrose et de la perversion, s’appuyant sur un référent identique (ce référent centré dont je préciserai l’origine dans le dernier article), et celle de la psychose, à défaut de se référer sur cet axe symbolique.

La structure psychotique « hors-crise »

« Les psychotiques ont perdu la guerre », c’est-ce qu’on pouvait lire dans la transcription revue et corrigée des séminaires prononcés à l’Université Fédérale du Rio Grande do Sul -Brésil- par Contardo Calligaris dans le cadre d’un cours de spécialisation organisé par la Clinique des Soins Psychologiques de cette Université entre 1984 et 1987.

Au moment où je tape ces lignes j’ai envie de répondre : « mais l’ont-ils jamais faite, telle qu’on l’imagine ? »

Cette expression m’est restée gravée en mémoire, d’autant plus qu’elle s’articulait sur une vision futuriste du « Malaise de la Civilisation » dont le syndrome deviendrait pervers.

L’auteur proposait d’établir le diagnostic de la structure psychotique telle qu’elle peut se présenter « Hors Crise ».

Un parcours sans maître

Page 25 : La nature révélant elle-même les chemins du savoir

« Prenons un exemple classique : le cas de Jean-Jacques Rousseau. Pour conclure au diagnostic classique de psychose, on n’a pas besoin de se livrer à des déductions douteuses fondées sur le récit de sa vie. Considérer l’Emile, par exemple, serait plus approprié, dans la mesure où il est question d’une pédagogie idéale, sans maître, où la nature révélerait elle-même les chemins du savoir qui la symbolisent pour quiconque se dispose à les parcourir ».

Dans les pages suivantes, nous pouvons découvrir ce qu’il entend par structure psychotique « Hors crise ».

Page 14 : « Toutes les significations seraient des significations en elles-mêmes, sans se référer à une signification qui organiserait les significations du monde ».

Page 15 : « L’erreur névrotique et l’errer psychotique » ; « horizon de significations qui n’est pas organisé autour d’une signification centrale qui déterminerait toutes les autres ».

Page 17 : parenthèse schématique pour reprendre certains concepts de base : la structure en tant que structure de défense de la Demande Imaginaire, cherchant signification via la métaphore.

Logique circulatoire et organisation non centrée

Page 19 : premiers schémas : « le point de « capiton » ancre le réseau sur la nébuleuse, faisant valoir un signifiant à partir d’un autre signifiant. »(…) « Le sujet névrotique (…) se réfère à un savoir et, plus généralement, habite un monde orienté, organisé autour d’un pôle central, auquel il doit toutes les significations et les mesures ».

https://i1.wp.com/farm7.static.flickr.com/6164/6182226556_f27e063312_m.jpg?resize=240%2C234Page 20 : « le sujet psychotique circulera dans une figure ouverte, non orientée, aucun point ne décidant de la valeur des autres »(…) « Pour un psychotique, les coordonnées, aussi bien verticales qu’horizontales, prendront en compte toutes les villes. Le problème sera éventuellement que bourgs, hameaux, quartiers seront représentés dans le diagramme au même titre que les capitales d’Etat, car pourrait manquer le critère de référence pour les en distinguer. »

Page 23 : « Je tendrais à penser que le réseau de signifiants doit avoir une sorte de logique circulatoire, bien qu’il soit difficile pour un névrosé, de penser dans une organisation non centralisée. »

Névrose et délire de liberté

Contardo Calligaris aborde ensuite la notion d’autonomie, et avance que pour tout névrosé, se déclarer libre serait un délire.

Page 30 : il y définit le « délire » : « C’est cela le délire : la constitution de la métaphore paternelle symbolisée, donc d’une filiation avec sa signification relative, mais en ayant à faire avec une fonction paternelle non symbolisée, s’imposant dans le Réel ».

Page 32 : tout psychotique avant la crise serait sans doute vraiment « un homme libre, car libre de toute filiation. » « Or, le problème de la psychose, c’est que malheureusement, le système social dominant est la névrose ; et le psychotique rencontre presque toujours l’injonction de se référer à une instance paternelle, et, par conséquent, un assujettissement parallèle à celui du névrosé, mais plus sévère, car il doit servir un maitre réel. Les psychotiques ont perdu la guerre. Dans une autre structure sociale, peut-être pourraient-ils continuer à être psychotiques, sans toutefois risquer d’être confrontés à une crise ; ou alors leur destin critique serait différent ».

« la Forclusion du Nom du Père, si elle vaut comme définition de la psychose, est une définition négative. La névrose fait partie d’un ensemble dont la perversion, de ce point de vue, fait aussi partie. La perversion est impensable sans la symbolisation de la fonction paternelle. Névrose et perversion constituent l’ensemble des castrés, c’est-à-dire des sujets endettés avec la fonction paternelle. »

Page 35 : « La problématique névrotique n’est pas une problématique de savoir, mais fondamentalement une problématique de maîtrise. (…) La problématique psychotique est authentiquement une problématique de savoir : comment parcourir et construire, même au prix d’une errance physique, le réseau d’un savoir total. Voilà pourquoi les névrosés sont bêtes et pas les psychotiques. »

Page 36 : quelques questions énigmatiques : « Quel est donc son ancrage symbolique, quel type de signification subjective peut-il avoir ? (…) Comment se produit-elle, et se maintient-elle éventuellement, sans ancrage métaphorique ?(…) Ce type de signification est parfaitement singulier (différent pour chaque cas) et énigmatique. »

Page 38 : « Le sujet qui se soutient grâce à une métaphore délirante est très différent du sujet psychotique qui se soutient en dehors de la crise, grâce à une signification qu’il tire de sa propre structuration. C’est ce sujet que j’interroge aujourd’hui: qu’est-ce que le savoir psychotique, en-deçà de toute problématique délirante ? Pour ce sujet, apparemment dans l’errance, il n’y a pas de relation fondamentale à un signifiant unaire, paternel. »

Les pages 81 et 82 reprennent les schémas du savoir organisé autour d’un pôle central, et du savoir comme un réseau organisé sans référence centrale, la dernière offrant la perspective d’une structure non centralisée sur laquelle l’effet de l’injonction à se référer à la fonction paternelle imposerait des signifiants, avec ses conséquences.

Nos sociétés sous le syndrome de la perversion

C’est en dernière page, de conclusion, qu’on retrouve cette sollicitude à l’égard des psychotiques évoluant dans un type de société peu adapté à leur structure… à ce moment là, il envisage que nos sociétés ne s’organisent plus sous le syndrome névrotique, mais sous celui de la perversion :

« Le second élément de ce viatique, car un viatique comporte toujours du pain et du vin serait le suivant : la psychose, et bien plus encore la crise psychotique, est d’une certaine façon un phénomène relatif au fait que la névrose constitue le symptôme social dominant. Si l’injonction sociale -plus que sociale, culturelle- inscrite dans l’Autre, si cette injonction reçue par le psychotique n’était pas une injonction à s’organiser dans une métaphore paternelle, la psychose existerait sans doute encore, mais autrement.

Par ailleurs, je l’ai dit, le symptôme social dominant est, selon moi, en train de se transformer. J’imagine quelquefois que nous sommes des dinosaures pour penser encore que le symptôme social dominant soit le symptôme névrotique.

Comment est-ce que nous réécririons aujourd’hui Malaise dans la Civilisation ?

Si ce texte, réécrit aujourd’hui, affirmait, par exemple, que le symptôme social dominant est le pervers et non plus le névrotique -ce qui est peut-être le cas-, certes s’il en était ainsi, la psychanalyse devrait être revisitée, et notre clinique transformée, celle de la névrose comme celle de la psychose.

Si les choses étaient en train de changer de la sorte, et je crois que c’est le cas, les psychanalystes qui resteraient sourds à cet aspect resteraient sourds aussi aux patients qui les interpellent.

La question sur laquelle je vous laisserai est lors : la psychose, la structure psychotique, comment va-t-elle pâtir du monde futur qui nous guette ? ».

Réflexions personnelles

Je trouve assez troublant toutes les analogies qui peuvent faire écho avec les structures centrées et acentrées du système Internet, ou celles des sociétés lointaines pas encore organisées en urbanisme centré, ou développées sur un système défensif, ou sophistiquées mais non régies par le « crime », ici représenté par le crime primordial de la tribu qu’a inventé Freud, considéré lui-même en tant que père référent de la psychanalyse.

Suite : Les ravages du mono-métaphorisme

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *